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14.12.16

Il a découvert la montagne dès son plus jeune âge. Originaire de Libourne dans le sud-ouest, d’un père pyrénéen, Jérôme a très vite compris que la nature ferait partie de sa vie. Il nous explique son rapport avec elle, après 20 ans passés au sein des chasseurs alpins.

Jérôme, pouvez-vous nous dire d’où vous venez et ce qui vous a poussé à choisir les chasseurs alpins ?

J’ai 39 ans, je suis père de 3 enfants et originaire de Libourne dans le Sud-Ouest. Une région viticole sans montagnes. Mon père vient des Hautes-Pyrénées et ma mère est née à Tunis. J’ai toujours souhaité faire un métier en extérieur axé sur la montagne. Après le bac et un séjour en Nouvelle-Zélande pour le rugby, j’ai intégré l’école militaire de haute montagne (EMHM) à Chamonix. Je ne suis pas issu d’une grande famille de militaires mais mon grand-père aviateur et mon cousin parachutiste m’ont aidé à faire mon choix.

« Pêche à la mouche, scoutisme, j’avais toujours une bonne occasion d‘évoluer dans la nature »

Quel rapport entreteniez-vous avec la nature avant de devenir chasseur alpin ?

Avec mon père pyrénéen, j’ai passé la quasi-totalité de mes vacances entre la mer, non loin du bastion familial, et la montagne, car c’est là qu’on allait rejoindre une partie de ma famille paternelle, dans les Hautes-Pyrénées. On ne faisait pas d’alpinisme, il s’agissait de moyenne montagne là où l’on croise encore des vaches, là-même où j’ai découvert mes premiers refuges et mes premiers bivouacs. Que ce soit les sorties pour la pêche avec mon grand-père, ou le scoutisme, j’avais toujours une bonne occasion pour m’évader dans la nature.

 

« Plus jeune je ressentais une grande admiration pour les guides de haute montagne »

Que connaissiez-vous de la haute-montagne avant votre engagement ?

Avant de m’engager, c’était une grande inconnue pour moi. Je ne sais pas pourquoi mais plus jeune, je ressentais une grande admiration pour les guides de haute montagne. Quand je lisais des épopées sur la haute montagne, l’alpinisme, ça me donnait envie de savoir me débrouiller seul dans ces conditions, d’être capable de maitriser tous les aspects de l’alpinisme en quête d’autonomie. C’est le cas aujourd’hui car, en tant que chef de détachement de haute montagne, j’ai été amené à accompagner des groupes de 40 soldats en altitude et par tous temps. Cela m’a également permis d’en faire profiter ma famille et mes amis, toujours heureux de découvrir les splendeurs de nos montagnes.

Quel rapport entretenez-vous avec la montagne aujourd’hui ? Quel(s) sentiment(s) vous évoque-t-elle ?

Aujourd’hui je dirais qu’il a évolué. J’ai beaucoup pratiqué la montagne durant mes 20 années de service. Suite à de multiples  missions à l’étranger dont 3 en Afghanistan, je reconnais avoir levé le pied. Peut-être que d’être père de famille me pousse à prendre moins de risques. L’expérience aussi, j’ai été confronté à des situations qui aujourd’hui m’amènent à réfléchir à deux fois avant d’agir. Et puis je ne suis plus au top de ma forme physique, ce métier fatigue le corps. La montagne, je la pratique sans chercher l’adrénaline pour l’adrénaline. Après tout ce temps passé ici, on garde toujours le regard tourné vers le ciel, avec le même émerveillement. D’un point de vue sentimental, on dit souvent que tout comme les marins, les montagnards sont un peu à part, confronté à un milieu rude et exigeant. La brutalité de cette nature parfois hostile forge notre caractère. La montagne nous force à être humble parce qu’elle nous rappelle trop souvent qu’elle est plus forte que nous. L’humilité est la clé de voute de notre spécialité, peu importe le grade, nous savons qu’un jour ou l’autre nous serons amenés à nous appuyer sur un camarade pour surmonter les difficultés. Mon état d’esprit pourrait se résumer ainsi : être sérieux sans se prendre au sérieux.

 

« Au niveau du moral on développe cette notion de courage, de toujours aller de l’avant »

Qu’est-ce que la montagne vous a appris sur vous ?

Le savoir-être, un esprit d’équipe très développé que j’avais déjà grâce au rugby. Une multitude de savoir-faire aussi : l’apprentissage des techniques qui permettent d’évoluer en haute montagne, commander une troupe en situation de crise. Au niveau du moral on développe cette notion de courage, de toujours aller de l’avant, d’arriver au sommet tout en acceptant de renoncer si les conditions l’exigent. On apprend aussi à puiser dans nos ressources mentales quand on a le sentiment d’être allé au bout, on découvre des ressources insoupçonnées. Surtout quand il s’agit d’aider nos camarades. Enfin, très vite une mutation physique opère, ici on porte lourd et longtemps, on vit dans un environnement rustique, nos corps s‘endurcissent.

Comment un chasseur alpin se repère en montagne ?

Aujourd’hui la grande majorité des conflits mondiaux se déroulent en terrain montagneux. C’est un terrain difficile où le combat est pointu, où les choix tactiques ne pardonnent pas. Nous sommes formés et entrainés pour être prêts à accomplir nos missions. Progresser sans être vu, dans les vallées, sur les sommets, de jour comme de nuit, se camoufler en adoptant les tenues adaptées au terrain. Un soldat de montagne comprend très vite qu’il lui sera greffé une carte dans les mains. Nous nous devons d’être compétents en topographie. Nous apprenons à lire une carte, à nous repérer avec boussole et GPS. Le triptyque indispensable du chasseur alpin : carte, boussole et montre altimètre. On apprend aussi tout ce qui est relatif à la géographie alpine, à la végétation, nous nous devons de connaître le milieu dans lequel nous évoluons. Comme toute personne habituée à évoluer en extérieur, nous savons nous repérer grâce aux éléments : le soleil, les étoiles et le bon sens. Chaque mission fait l’objet d’une préparation poussée, minutieuse. Les experts sont consultés et les risques évalués, un soldat de montagne n’est jamais seul !

Comment apprend-on à gérer le froid et les conditions climatiques extrêmes ?

Nous sommes vraiment bien équipés, ce qui favorise notre adaptation aux conditions difficiles. Nous sommes bien formés durant tout notre parcours. Nous apprenons à gérer notre régulation thermique : se couvrir lors des pauses, se changer après avoir sué, s’isoler du sol, de l’air, préférer les boissons chaudes à l’eau fraîche… et bien d’autres astuces. En effet, le chasseur Alpin n’est pas un surhomme, il ressent le froid comme tout le monde, il dispose juste de savoir-faire qui lui permettent d’y faire face.

Envisageriez-vous d’intégrer un régiment éloigné des massifs montagneux ?

Non. J’ai fait toute ma carrière ici, je n’ai pas vocation à partir, à quitter les troupes de montagne. Mes qualifications, mes compétences et mon envie font de moi un alpin. Je le resterai. Je ne reviendrai pas dans le Sud-Ouest, je ne me passerai plus de ces montagnes. Les vallées sont belles, les montagnes sont belles, les lacs sont magnifiques et les activités de plein-air innombrables : ski, parapente, escalade, trail, kayak... De plus, nous sommes proches des grandes agglomérations comme Lyon, Marseille, Grenoble ou Chambéry.

Il n’est pas surprenant de constater que la plupart des cadres qui font l’objet d’une mutation, à Paris ou ailleurs, reviennent toujours à leur premier amour : les troupes de montagne.

* Le prénom a été modifié